La Grande Traversée du Jura


Change Si nous ne devions refaire qu’une seule randonnée, ce serait la Grande Traversée du Jura en raquettes à neige. Un voyage onirique au cœur de la petite Sibérie française.

Jour 1 : Métabief – Grange Raguin

Nous débarquons à Métabief vers 22h00. Il fait étrangement doux pour un mois de février. Durant le trajet en bus qui relie la gare de Frasne à Métabief, nous n’avons pas aperçu de neige. Une fois arrivé dans la station de ski, les rues ont été déneigées naturellement par les pluies des jours précédents. Seules les pentes menant vers le mont d’Or sont encore blanches. On installe notre tente sur une pelouse humide au pied des remontées mécaniques, légèrement inquiet à l’idée de passer à côté des magnifiques paysages jurassiens enneigés si la température ne redescend pas. Mais, n’ayant jamais campé dans la neige, nous nous estimons heureux de ne pas avoir à installer notre premier campement dans la neige à cette heure-ci.

Au réveil, nous démarrons notre premier jour sur la Grande Traversée du Jura (GTJ). Nous entamons la journée avec les raquettes accrochées à nos sacs. Dans les pentes qui mènent au Mont d’Or (1461 mètres), le toit du Doubs, la neige se dévoile progressivement, d’abord en une fine couche puis en un manteau plus épais. Dans la montée, nous nous encourageant en nous répétant que cette première journée est celle avec le plus de dénivelé.

Pour ceux qui souhaitent atteindre le sommet plus rapidement, depuis Métabief il est possible de prendre le télésiège pour grimper directement au Gros Morond et ainsi faire 3,5 kilomètres et 450 mètres de dénivelé positif de moins. Une fois là-haut, depuis les falaises du mont d’Or se dévoile une magnifique vue sur la Suisse. Nous avons la chance d’y être un jour de beau temps, avec un ciel dégagé. Mais en cas d’intempéries, il faut être particulièrement vigilant en marchant sur les crêtes.

Sur l’une des plaines derrière le mont d’Or, à l’ombre d’un arbre enneigé, nous faisons ronronner le réchaud. A cause du froid et du vent qui fouette ces plateaux, l’eau met plus de temps à bouillir. En hiver, tout action consomme plus de ressources. Le ventre plein, nous entamons ensuite une redescente vers la Grange Raguin et installons la tente à quelques minutes à pied du refuge. Ce soir-là, nous avons tout à découvrir : tasser la neige pour créer une plateforme compacte, placer la tente, installer les ancres à neige, faire fondre de la neige, choisir les bonnes couches de vêtements pour la nuit, dormir.

Jour 2 : Grange Raguin – Mouthe

Au réveil, je découvre une neige durcie par le froid de la nuit. Les coups de pelle dans la neige sont quasiment inefficaces et le dégagement des ancres à neige est fastidieux. Après une bonne heure passée à défaire le camp et sortir les ancres, nous partons. Durant la matinée, nous traversons des paysages forestiers modérément enneigés. Les forêt et pré-bois du massif du mont d’Or abritent le grand tétras, un oiseau strictement protégé. Le grand tétras est un gallinacé qui ressemble énormément à un coq sauvage, tant physiquement que sur le plan comportemental. Il est fier, territorial et chante pour s’accoupler. A cause de son alimentation faible en calories, à base de bourgeons, de pousses de conifères, de baies d’herbacées, et d’aiguilles de conifères en hiver, c’est un oiseau qui supporte mal le stress. Chaque envole l’épuise un peu plus et l’importuner est donc interdit.

Les sentiers de la GTJ sont tracés pour ne pas le déranger. En les suivants à la lettre, nous n’avons pas eu la chance de le voir. En revanche, en chemin pour Mouthe nous avons le droit à un autre spectacle : un sanglier suspendu et dépecés à côté d’une cabane de chasseurs. Les auteurs de cet acte de « régulation » nous parlent de leur fédération de « protecteurs de la nature » et du retour du loup dans le Jura. « Un désastre pour les éleveurs » nous confient-ils. Une victoire pour la biodiversité, pensons-nous en repartant. A Mouthe, on passe près des sources du Doubs. Quelques kilomètres après avoir repris de l’eau et quitté la ville on installe le camp en bordure de la rivière.

Jour 3 : Mouthe – Chapelle-des-Bois

A l’aube, le soleil transperce la brume. Les flocons se déchainent dans le ciel. La journée s’annonce blanche.

L’étape indiquée dans le guide édité par l’association GTJ indique une journée de 7 kilomètres reliant Mouthe à Chaux-Neuve. Nous franchissons le col de Champvents sous un ciel voilé, une matinée venteuse et froide. En fin de matinée, on boucle cette étape et on continue vers le Pré Poncet, puis Chapelle-des-Bois, l’étape suivante. Entre Chaux-Neuve et le Pré Poncet, les panneaux nous indiquent qu’une sortie du sentier peut nous conduire au parc polaire. Justine rêvait de voir les rennes et les bisons qui y logent, mais notre planning est un peu trop serré pour faire ce détour et consacrer un après-midi à visiter le parc. Promis, nous reviendrons ! Après le Pré Poncet, on croise le parc des chiens polaires où il est possible de faire du chien de traineau. Les souvenirs du Canada affluent dans le cœur de Justine. Quelques kilomètres plus loin, c’est l’Ecomusée Maison Michaud, une ferme à tuyé du XVIIe siècle, qui invite les randonneurs à une halte. Dans cette partie du Jura, il y a de nombreux parcs et musées pour remplir occuper ses après-midi. Mais nos journées sont déjà prises par la GTJ. Les paysages blancs sont aussi beaux que violents.

Après le Pré Poncet, le trek nous jette sur la combe des Cives, perchée entre les forêts du Mont Noir et du Risoux. Cette immense plaine est tellement enneigée que même avec nos raquettes nous progressons laborieusement. Nous chutons à tour de rôle lorsque les raquettes s’enfoncent de travers dans de grandes portions de neige. Cette troisième journée est la plus enneigée que nous ayons eu de tout le trek. Entre deux villages, le sentier traverse des forêts où la neige immaculée semble si proche du plafond forestier que l’on s’y croit propulsé au cœur d’un comte pour enfant. Seul lien avec le réel, quelques balises jaunes suspendues aux branches. Mais même elles habillent si bien les arbres qu’elles participent à nous faire perdre pied. Dans l’épais manteau neigeux, il est impossible de progresser sans les raquettes comme nous le faisions par endroit les jours précédents. Nos esprits vagabondent dans ces forêts. On s’en amuse. On fait des tonnes de photos et emmagasinons des souvenirs pour nos vieux jours.

Jour 4 : Chapelle-des-Bois – Chalet Gaillard

Arrivée à Chapelle-des-Bois en milieu de matinée, après une nuit passée quelques kilomètres en amont du village. Pour la première fois depuis notre départ de Métabief, une épicerie nous permet de nous ravitailler. Il faut dire que nous n’avons pas pris la peine d’entrer dans Mouthe deux jours plus tôt, préférant suivre le Doubs en quête d’un lieu où passer la nuit. Après trois jours faits de pates et de riz, nous nous délectons du comté et du morbier vendus sur place ! Après une belle vue sur les lacs des Mortes et de Bellefontaine et une longue ascension sous la roche Bernard, nous pénétrons dans la forêt du Risoux. Tout comme la forêt du Massacre qui nous attend plus loin, elle est sur la liste des « Forêts d’altitude du Haut-Jura » faisant l’objet d’un Arrêté Préfectoral de Protection de Biotope (APPB). En bref, on ne peut pas y camper ni sortir des sentiers. Plus loin, nous atteignons le chalet Gaillard avec la certitude de faire face au plus isolé et au plus beau refuge de tout le massif.

Mais l’appel de la tente est plus fort. Et nous tendons la toile à quelques kilomètres du refuge. Nous veillons à dormir entre des pins pour être à l’abris du vent mais qu’il n’y en ait aucun au-dessus de notre tente pour éviter qu’une branche ne décharge un amas de neige droit sur nous. La neige peut être si lourde une fois mouillée qu’un amas pourrait sans soucis se briser sur l’arceau de notre tente. Qui plus est, notre tente trois saisons Forclaz MT900 nous fait l’honneur de tenir le choc durant cette randonnée hors de sa zone de confort, du moins celle décrite par son constructeur. Nous veillons simplement à ce que cela dure. Le froid meurtri l’équipement, rendant tout plus fragile ; nos corps avec. Mais au fil des jours un rythme commence à s’installer. On accepte le froid qui nous mord les membres au réveil lorsqu’il faut sortir des duvets et qui nous accompagne de nouveau une fois la nuit tombée. Heureusement, nous dormons sur nos deux oreilles, le ventre plein, les membres au chaud, le sourire en coin.

Jour 5 : Chalet Gaillard – Les Rousses

Entre Bois d’Amont et Les Rousses, la GTJ traverse un grand plateau sur une dizaine de kilomètres. Dans le ciel dégagé, le soleil brille si fort que la neige ramollit à vue d’œil. La neige qui recouvre la plaine d’altitude se transforme en une soupe impraticable. On décide de marcher sur les pistes de ski fond qui se rendent aux Rousses parallèlement aux sentiers raquette. Même si elles n’échappent pas au sort que le soleil fait à la neige, le damage des jours précédents rend ces pistes plus praticables que les sentiers dédiés aux raquettistes. Justine maudit cette journée. La neige lui donne l’impression d’être une sourie patinant dans du beurre, au beau milieu d’une plaine monotone. Elle prend goût aux magnifiques forêts de la région et se lasse des plaines dans lesquelles on ne se sent pas avancer. Thomas s’évade dans le paysage. Les plaines blanches lui rappellent sa traversée du Salar d’Uyuni de 2019. Les jours qui défilent dans un espace figé. Seule variation notoire du paysage : la course du soleil qui fait mouvoir des ombres sur des objets inanimés. Et nos corps qui épousent cette même danse, s’activant du levant au couchant dans un désert dont le repos semble éternel. Avec cela en moins que le désert de sel semblait presque chaleureux. Alors que dans les plaines jurassiennes, le froid se lève si tôt le soleil sous l’horizon. En fin de journée, aux abords des Rousses, le picotement de ses mains ramène Thomas au présent, mettant fin aux songes de la journée. Dans le froid on s’évade, mais du froid on ne peut s’échapper.

Jour 6 : Les Rousses – Chalet de La Frasse

Aux Rousses, nous nous ravitaillerons. Nous passons la matinée dans une boulangerie faisant office de salon de thé. Nous y étions passé quelques mois auparavant lors d’un week-end en van dans le Jura, Pour fêter mes 23 ans, nous avions roulé jusqu’à Lélex et grimpé au Crêt de la Neige, point culminant de la Haute du Jura à 1720 mètres. Au retour, nous avions fait escale dans cette même boulangerie à la sortie des Rousses. Cette année nous ne reverrons pas le toit du Jura car l’itinéraire en raquettes ne nous fait pas passer par Lélex ni la Haute Chaîne du Jura dont les pentes sont potentiellement avalancheuses, même si cela est très rare. Nos parcours continue lui plus à l’Ouest, dans le Parc naturel régional du Haut-Jura qui est tout aussi beau mais moins pentu. Quelques kilomètres après Les Rousses, nous traversons des pâtures qui nous mènent à la station très fréquentée de la Darbella. Pendant quelques heures, les sentiers de la Grande Traversée du Jura perdent de leur superbe. Notre journée est surpeuplée. Un regain d’altitude vers le chalet de la Frasse nous offre un surcrois de tranquillité. Les pentes dissuadent peut-être les foules ? Par respect pour la nidification du grand tétras, le bivouac est interdit dans le forêt du Massacre. Nous arrivons au seuil de la forêt à une heure trop tardive pour réussir à la traverser avant la nuit. Il nous faut choisir entre un arrêt illégal dans la foret à mi-parcours, une traversée nocturne pour poser le camp de l’autre côté ou un report de nos efforts au lendemain. Dans cette forêt, le grand tétras vit en maître. On dépose les armes sur le parvis de son logis.

Jour 7 : Chalet de La Frasse – Lajoux

La tente installée près du chalet de la Frasse, on se lance dans la forêt du Massacre au petit matin. « Nous avons bien fait de traverser la forêt et les plaines d’altitude qui la suivent de jour. Nous aurions raté la vue. » se dit-on de l’autre côté, face aux Hautes Combes qui démarrent après la forêt du Massacre. On avance le regard rivé dans les Monts Jura qui se dessinent en toile de fond des grands plateaux jurassiens sur lesquels nous progressons. Spectacle exquis. La redescente à Lajoux nous fait reprendre pied. On s’arrête peu après le village convaincu d’avoir vu tout ce que cette journée avait à nous offrir. Le soleil décline au moment où nous posons les sacs. On immortalise le spectacle.

Jour 8 : Lajoux – La Borne au Lion

A partir de Lajoux, la Grande Traversée du Jura pénètre dans les Hautes Combes situées dans le Parc Naturel Régional du Haut Jura. Les paysages sont moins pastoraux et les plaines laissent placent à plus de relief. Matinée silencieuse. Le paysage se prête à la rêverie. Nous parlons peu et nous satisfaisons du bruit de nos pas dans la neige. Après nous être ravitaillé à Bellecombe, on termine la journée sur un chemin de crête. On installe la tente à quelques kilomètres de la Borne au Lion, dans une forêt de pins située au pied d’une pente.

Jour 9 : La Borne au Lion – La Roche Fauconnière

Matinée verglassée. Dans les pentes sinueuses qui redescendent vers La Pesse, Thomas chute et manque de se fouler le poignée. Plus bas, nous rencontrons un groupe de retraités en randonnée. Certains sont mal équipés et progressent difficilement, sans raquette ni bâtons de marche. Nous les prévenons que leur calvaire ne fait que commencer. Certains abandonnent en chemin et nous demandent de les conduire à La Pesse. Nous acceptons de jouer les apprentis guides. L’après-midi, on fait le bilan de notre aventure. On se prépare à y mettre un point final dans quelques heures. Pour notre dernière nuit, on se dit qu’il est temps de sortir les bivvy bag que nous transportions au cas où de mauvaises conditions météo nous auraient empêché de monter la tente. Heureusement, il n’en fut rien. A la Roche Fauconnière, un coucher de soleil sur les montagnes nous convainc que nous devons passer la nuit sur ce belvédère pour nous nourrir de la vue une dernière fois, le lendemain au petit-déjeuner.

Jour 10 : Roche Fauconnière – Giron

La nuit a été longue. Le froid, mordant. Les bivvy-bag offrent un apport thermique conséquent, une bonne dizaine de degrés, mais ont l’inconvénient d’accentuer la condensation sur nos sacs. J’ai passé la nuit trempé avec de grosses goûtes entre mon duvet et l’intérieur du bivvy. Les étoiles ont comblés mes heures d’insomnie. Et la fin est proche alors rien ne saurait me rendre triste. Nous petit-déjeunons une dernière fois face à la vue. L’euphorie de nous doucher après 10 jours sans réelle hygiène nous séduit presque autant que l’idée de rester dans ces montagnes quelques jours de plus. Mais il faut savoir rentrer. La neige s’arrête sur la plaine ensoleillée qui surplombe Giron. Un pouce levé et deux voitures plus loin, nous arrivons à Bellegarde-sur-Valserine. Un train plus tard, à Paris. Puis quatre heures de voiture de plus nous mènent à Bruxelles. Là-bas, nous faisons un sas de quelques jours chez l’oncle et la tante belges de Thomas. Le Jura nous a mis dans tous nos états. Il nous faudra quelques jours pour récupérer, tant physiquement qu’émotionnellement. Et seulement quelques heures pour être décidé à repartir traverser un autre hiver, mais cette fois plus au Nord. Plus tard. Affaire à suivre…