Parenthèse Islandaise


Au début de l’automne, je suis parti en Islande avec l’intention de traverser le pays à pieds du sud au nord. Mais comme toutes aventures, l’imprévu pris le dessus.

Depuis plusieurs années, je rêve de vivre une grande aventure islandaise. De traverser le pays d’un bout à l’autre. J’ai d’abord pensé le faire en auto-stop, puis à vélo et finalement à pied, cette année. Alors en septembre 2022, j’ai emporté un chariot de randonnée et de quoi être autonome pendant trois semaines. Je transportais 40 kilos, dont 30 de matériel de randonnée et de nourriture, et 10 de matériel vidéo. J’étais motivé à traverser le pays du Sud au Nord. Quelques jours après mon arrivée dans le pays, je me lance de Hella, dans le Sud du pays. Je marche un kilomètre et demi le long de la route 1 avant d’entrer sur la route 268. Là démarre mon aventure islandaise vers le Nord. Les premiers jours, je traverse des zones de pâturages. La route 268 alterne entre goudron et piste de terre. En septembre, les voitures se font déjà rares dans cette zone encore très proche de la civilisation.

Le premier soir, je pose le camp en bord de route. A quelques mètres d’une piste asphaltée, on peut installer la tente au milieu de dunes rocailleuses impressionnantes. Derrière chaque routes se cache une nouvelle carte postale. Les premiers jours, dans ces zones de pâturages, je veille aussi à purifier l’eau des rivières avec des pastilles de micropure car j’ai fréquemment vu des déjections animales sur les berges.

Les premiers jours ont été marqué par une météo exceptionnellement douce pour un mois de septembre. Le vent était quasiment inexistant et la nuit il faisait encore bon.

Le troisième jour, j’entre sur la route 26. Etonnamment, cette route est par endroit une grande piste asphaltée, mais aussi une immense piste de terre, isolée et battue par les vents. Je passe une journée entière sur cette piste à lutter contre le vent et à demander de l’eau aux voitures pour pallier l’assèchement des rivières répertoriées sur ma carte.

Après des kilomètres sur une piste de terre à tirer mon petit chariot, je retrouve le goudron. Le long de cette route, le trafic est aussi plus important. Progresser sur l’asphalte n’est pas passionnant mais, bien que mon chariot soit conçu pour évoluer sur tout type de terrain, j’ai choisi de démarrer sur des routes secondaires avant de m’engager sur des « F Roads », c’est-à-dire des pistes de montagne marquées par le « F ». Les premiers jours, je dois donc accepter quelques portions goudronnées avant de découvrir la grandeur des highlands islandais. Seul avantage : le chariot avance vite sur le bitume ! Mais le soir, à quelques mètres de la route, je retrouve le plaisir de poser ma tente dans des lieux somptueux. Car ici, les routes qui parcourent l’intérieur des terres offrent un voyage unique pour le grand plaisir des conducteurs de van et des marcheurs se trimballant un chariot, comme moi !

Au croisement de la route 26 et de la 32, deux voitures de rangers s’arrêtent. Très poliment, une ranger dont l’expérience se lit sur les traits de son visage me lance gentiment :

– Je travaille pour le parc national du Vatnajokull et je passais dire bonjour.

– Bonjour, répondis-je.

– Je t’ai vu avec ton chariot alors je me demandais ce que tu fais.

– Je traverse le pays à pied. J’essaie de rejoindre le Nord, mais j’ai encore un très long chemin et ici c’est l’Islande. Tout peut changer à tout moment.

– Oui, exactement. Je voulais juste que tu saches que tout est fermé dans les Highlands. Nous avons fermé les refuges il y a quelques jours et les rangers ont quitté la région. Il n’y a pratiquement plus aucunes voitures non plus.

– Je savais que la région était isolée mais je ne me doutais pas que tout fermait en septembre.

– Oui, randonner dans les highlands en août et en septembre est très différent. Le fait qu’il n’y ait plus de touristes de passage, de refuges ni de rangers fait une grosse différence. Surtout qu’un sauvetage dans le centre du pays prendra beaucoup de temps.

– Je fais le plus attention possible. Je transporte une doudoune -30°C, un duvet -15°C, des sacs étanches pour les gués et une balise satellite.

– Tant mieux alors. Sois vigilant et bon voyage.

Ce premier avertissement m’inquiète. Je comptais sur la présence de voitures ou de refuges si une tempête ou une dégradation météorologique survenait lors de mon passage dans les highlands. Mais rien de cela ne sera possible. Alors je continue à trimballer mon chariot légèrement inquiet à l’idée de ne plus avoir aucun plan de secours autre qu’un sauvetage via ma balise satellite.

Le vent se renforce et à trois heures de l’après-midi je prends congé dans ma tente, démoralisé. Le vent ne cesse et à cela s’ajoute un premier avertissement que je ne parviens pas à ignorer. Je peine à monter ma tente qui se fait fouetter par le vent. Heureusement, je voyage avec une tente Ferrino Namika 2 conçue pour la haute montagne et extrêmement robuste. J’y ai ajouté des haubans sur l’ensemble des points d’attache possible ce qui m’a permis d’avoir 18 points d’ancrages ! Et oui, rien que ça. De plus, j’utilise des cornières de tente Decathlon de 23 cm au lieu des sardines standards. Et à cela, j’ajoute des pierres ramassées au sol pour solidifier mes ancrages. Bref, je dors dans un tank. Et, au moins, même quand le vent claque je dors vraiment bien !

Le jour suivant, je repars en direction du Highland Center de Hrauneyjar. Sept kilomètres plus tard, j’y suis. Il s’agit d’un centre faisant office de dernière escale avant les highlands. On y trouve de l’essence, des lits et à manger. J’en profite pour manger un burger chaud et recharger mes batteries avant de repartir. A l’accueil, je demande à la réceptionniste si le centre fournit des informations aux voyageurs. Elle m’explique que l’établissement a cessé de fournir des informations et fait aujourd’hui uniquement office de lieu d’hébergement. Mais, par sympathie, elle appelle une ranger de la région. Cette fois, l’échange est plus musclé, plus clair.

– Oui, je souhaite traverser le pays du Sud au Nord, à pied.

– Seul ?

– Oui.

– Euh… ok. Vous n’êtes pas venu à la bonne période. Les refuges ont fermés, les rangers ne sont plus là et il n’y a quasiment plus aucunes voitures.

– Oui je sais, j’ai rencontré une de vos collègues hier qui m’a expliqué cela.

– Il faut aussi savoir que le vent peut devenir violent en quelques heures, la neige peut recouvrir les traces de la route rendant la navigation très difficile, surtout avec le blizzard qui est fréquent là-haut.

– J’ai conscience des dangers, c’est pour cela que je transporte une balise satellite.

– Un sauvetage coûte cher et prend beaucoup de temps. Sincèrement, aucun islandais conscient ne ferait ça seul à cette période de l’année. Il pourrait s’agir d’une question de vie ou de mort. Et ça n’a aucun intérêt de mettre sa vie en danger pour le fun.

– Je ne fais pas ça pour le fun. Mais je vais réfléchir à tout ce que vous venez de me dire, répondis-je un peu abattu.

Coup de massue. On est loin des récits de randonnées estivales que j’avais lu en ligne. Je m’attendais à ce que les rangers me mettent en garde. Mais ce deuxième avertissement est encore plus clair et ne peut être pris à la légère. Seul, dans un pays que je découvre, il est difficile de mettre en doute les propos de ces professionnels. Arrivé en fin de matinée, je suis encore dans le centre à 20h00. Je sais qu’il s’agit de mon dernier point de contact avec la civilisation et que la décision de continuer ou d’arrêter doit être prise ici. Torturé par le dilemme de progresser dans un environnement sans plan de secours autre qu’un sauvetage ou de devoir renoncer à un rêve, je quitte le centre en début de soirée, désemparé. Un peu plus loin, au bord d’une piste de terre et au-dessus d’une rivière, je pose ma tente. Je me laisse la nuit pour y réfléchir. Dans la nuit, je me réveille plusieurs fois à cause de douleurs au ventre. J’imagine le pire. Je stresse. Si je m’arrête, j’ai peur de le regretter. Mais j’ai tout aussi peur de me lancer dans cette entreprise hasardeuse. Je n’arrive pas à clarifier mes pensées.

A l’aube, je range mes affaires et me lance sur le route 26 comme un effréné. Mon objectif : parcourir le plus rapidement possible les 15 kilomètres qui me séparent de la route F26 pour m’y engager et ainsi faire taire les doutes. En fin de matinée, j’arrive devant la fameuse piste. Une piste de terre grimpe laborieusement vers un plateau désertique dont m’ont tant parlé les locaux et rangers. Soudainement, une voiture en sort. Le conducteur me dit simplement qu’il n’y a rien ni personne. « Je te déconseille de t’y rendre seul. » me dit-il. J’ai déjà entendu cette phrase. Il m’est souvent arrivé de ne pas l’écouter, mais cette fois c’est différent. 

En 2019, j’avais vingt ans lorsque je suis parti traverser le Salar d’Uyuni (Bolivie) et la Salar d’Atacama (Chili) à pied, en solitaire et en complète autonomie. Je transportais ma nourriture, mon eau et aucun moyen de communication autre que mon téléphone français privé de réseau. Je me suis lancé dans un voyage d’une semaine à chaque fois, sans point d’eau, sans ravitaillement, sans refuges ni secours. Mais c’était tellement différent… Tout d’abord, j’envisageais des points de sortie. Des villages en bordure des salars où me rendre en cas de pépins. Et j’étais célibataire, seul et un peu triste. J’étais prêt à tout risquer.

Mais devant cette piste F26, je pense à Justine avec qui je partage mes aventures, ma passion et aujourd’hui ma vie. Je pense au soutien de mes parents qui n’était pas aussi marqué avant. A nos prochains projets avec Justine, comme notre aventure à vélo de Paris à Dakar qui démarre le mois suivant, mi-octobre. Je réalise que pour être prêt à risquer tout cela, il faut être prêt, confiant, persuadé de réussir. Aujourd’hui, je ne le suis pas. J’ai sous-estimé ce pays et son climat, je ne pas réalisé que la fin de l’été marquait l’entrée dans une période bien plus hostile en Islande. J’ai aussi surestimé mes forces. Quand une deuxième voiture arrive, cette fois dans l’autre sens, décidée à traverser les highlands par la piste de montagne F26, je profite de ce dernier échange pour glaner quelques informations. Je sais, au fond de moi, qu’il s’agit peut-être du dernier véhicule avant un long voyage. J’y vois une dernière chance. Le conducteur est un islandais qui occupe ses journées libres en filmant entièrement son parcours en voiture sur des routes du pays puis en postant cela sur YouTube. Aujourd’hui il s’attaque à la F26. Il va jusqu’au Nord, d’une traite. Je lui demande quelques informations que personnes n’a encore su me donner :

– Je sais que les refuges sont fermés mais restent-ils des salle de sécurité pour les urgences en cas de tempête ?

– Non tout est fermé, me répond-il.

– Et il n’y a plus aucun rangers dans cette partie du pays ?

– Non plus.

– Vous pensez que je verrai combien de voiture par jour en moyenne ?

– Moins de dix je pense.

– Ok… je pensais qu’en septembre ce ne serait pas si différent de l’été hormis le fait qu’il fasse un peu plus froid et qu’il y est plus de vent. Mais je commence à réaliser que la grosse différence est qu’à partir de septembre il n’y a plus de passage, de rangers ni de refuges.

– Exactement, ça fait une grosse différence.

– Je peux monter avec vous ?

– Oui viens ! Je vais appeler les rangers du Highland Center pour les prévenir que tu n’es plus en danger et qu’ils n’ont plus à s’inquiéter.

– Merci.

Avec mon chauffeur fou, on a parcouru la F26 d’une traite. Nous sommes passés du Sud au Nord en cinq heures. En chemin, j’ai vu un immense désert de roche volcanique. Rien d’autre. 200 kilomètres de désert. Pas de vallées, d’arbres ou de vie. Seule la trace d’un abandon absolue de mère nature. Certaines rivières sur lesquelles je comptais étaient asséchées, invisibles. Les refuges étaient fermés. Les rangers absents. Le vent et le blizzard étaient au rendez-vous, tout comme les prévisions annoncées par les rangers. Je pense que j’ai eu raison. Une autre fois peut-être. Le temps d’une journée, cet homme m’a embarqué dans une aventure islandaise complètement dingue ! Nous avons franchi des gués, crevé un pneus, foncé chez un fermier qui nous a regonflé ça le temps de nous rendre dans une station-service où changer la roue victime d’une crevaison lente. Il m’a aussi emmené voir deux cascades où il se rendait pour capturer des créatures du jeu Pokémon Go. Qui savait que des Pokémon se cachent dans la cascade de Godafoss ? Nous sommes allés voir une de ses amie près d’Husavik, au Nord du pays, avons mangé au restaurant et roulé une partie de la nuit jusqu’à la capitale islandaise. Bref, ce fut un beau bordel islandais. Finalement, je n’ai pas bien compris ce que j’avais fait dans ce pays. Mais c’est sûrement ça une vraie aventure islandaise.